Rencontre avec Cyril Dunn de l’Anguille Paris

Lors de ma venue aux Wheels and Waves cette année, j’ai pu enfin rencontrer et prendre le temps de discuter avec Cyril Dunn de la marque française l’Anguille. Rapidement, il m’a proposé de passer à son atelier pour me montrer son travail.  Etant passionné comme vous pouvez le voir de temps en temps sur le blog d’accessoires réalisés en cuir, que ce soit une ceinture, un porte-monnaie, une sangle pour porter son appareil photo et j’en passe, bien entendu, j’ai accepté tout de suite cette invitation.

Bonjour Cyril, merci de m’accueillir chez toi. Peux tu rapidement te présenter?
Bonjour Laurent, je suis très heureux de t’accueillir dans mon showroom atelier ! 
Parisien d’origine, j’ai exercé plus de vingt années dans le domaine des Ressources Humaines, occupant exclusivement des fonctions commerciales. Il y a un peu plus de deux ans, j’ai décidé de changer radicalement de vie professionnelle ! Cette reconversion s’est opérée au travers de la conception, de la création et de la fabrication d’accessoires de qualité en cuir, commercialisés sous le nom de L’Anguille ! Viscéralement éclectique, curieux par nature, j’apprécie la simplicité, l’épure et les rencontres qui font bouger les lignes. 

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Comment t’est venue l’envie de tout plaquer pour te lancer dans la réalisation d’accessoires en cuir ? C’est quelque chose qui te faisait rêver ?

La conjonction d’évènements, de rencontres et d’envies, à un moment de ma vie, un peu comme si les pièces d’un puzzle avaient pris leur temps pour se mettre en place. Des lectures dont « Eloge du carburateur » de Matthew B. Crawford, qui n’ont fait que renforcer mon irrépressible envie d’aborder autrement ma vie professionnelle. Le besoin de créer, idéalement de mes mains et le hasard qui me fait découvrir le travail du cuir, avec la restauration d’un fauteuil. A l’issue de la rénovation, il me restait de quoi faire quelques ceintures… Je m’y suis essayé, de façon suffisamment concluante pour que tout s’enchaîne !

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Depuis quand la marque L’Anguille existe-elle?

En juin 2015, convaincu par la mise en place des collaborations avec le Wheels & Waves et Blitz Motorcycles, je décide de créer L’Anguille. Ceci dit, quelques mois plus tôt, j’avais déjà déposé le nom auprès de l’INPI et procédé à l’achat du nom de domaine www.languille.paris !

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Forcément, la question me vient tout de suite à l’esprit mais que veut dire L’Anguille?

Fleur de bitume parisienne, je suis amoureux du verbe et de l’argot en particulier, mais aussi de cette période qui s’étend de la moitié du dix-neuvième jusqu’au mitan du vingtième siècle. Lorsque j’ai découvert le travail du cuir, j’ai commencé par produire des ceintures. Hors dans l’argot des voleurs parisiens, l’anguille était le terme qui désignait la ceinture… Cela m’a semblé une telle évidence, que j’ai immédiatement déposé le nom auprès de l’INPI !

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Beaucoup de personnes que je connais lancent des marques en réalisant des produits parce qu’elles ne trouvent pas ce qu’elles veulent dans le commerce, c’était ton cas?

Tu as mis le doigt sur le moteur de la création ! Je souhaite faire des produits  qui répondent pleinement à mes besoins, ainsi qu’à leur fonction. Je ne prétends rien inventer, en revanche, j’espère imprimer ma patte à mes interprétations.

Tu as commencé seul et rapidement, il a fallu que tu prennes des cours avec des professionnels pour avoir de meilleures bases. As tu dû repartir à zéro? Peux tu nous en parler ?

Issu du monde du service, je n’avais jamais réellement travaillé de mes mains et de façon assez inconsciente, je me suis lancé ! En complet autodidacte, de l’achat des outils à leur utilisation, j’ai procédé progressivement, en recourant aux didacticiels sur le net, ainsi qu’aux excellents conseils de mes quelques fournisseurs, jamais avares à me transmettre leur savoir. Toutefois après quelques mois, le besoin d’une formation en sellerie s’est fait ressentir et la rencontre avec l’équipe de l’Atelier Toolbox a été décisive et riche en enseignements techniques.


Parlons cuir, comment choisis tu tes peaux?

Le cuir que j’utilise est principalement issu de France, quant au tannage végétal, il est réalisé en Italie, où se trouvent les derniers experts. Je travaille avec un seul et même fournisseur, l’un des derniers à Paris à proposer des peaux magnifiques. Chez Dominique, je peux choisir seul mes peaux, selon la taille et la qualité recherchée. C’est une forme de privilège développée avec le temps, mais c’est suffisamment rare pour être signalé.

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Tu es sur du cuir tannage végétal. Cela t’apporte quoi de plus de travailler avec ce type de produit?

Le retour en force du tannage végétal est en effet la meilleure des nouvelles pour tous, permettant notamment la réduction d’émissions de déchets hautement toxiques, dont le chrome. C’est pour cette raison que je n’utilise que du cuir tanné de cette façon et je n’envisage pas de faire autrement. Immergé dans des bains saturés en substances végétales naturelles, ce mode de tannage confère au cuir des propriétés physiques et esthétiques propres à assurer un vieillissement de qualité, dont la patine s’embellira avec le temps. Sensible aux UV, le cuir fonce à la lumière du jour. Il évolue alors vers les bruns au fur et à mesure de son vieillissement. C’est cette patine qui fait vraiment tout le charme de ce type de cuir !

Tu as beaucoup de belles pièces métalliques sur tes produits, c’est aussi important que la qualité du cuir?

Ma ligne directrice consiste à créer ou interpréter des pièces intemporelles, tant par leur design, que par les matières utilisées. En termes de bouclerie et d’accessoires, j’utilise de façon quasi exclusive des pièces en laiton, dont la durée de vie n’a que peu de limite et selon mes critères, la combinaison de ces matières fonctionne parfaitement.

Je vais poser une question un peu délicate mais quelle est étape que tu préfères dans la réalisation d’un produit et celle que tu aimes le moins mais que tu es tout de même obligé de faire?

Chaque étape est vitale, du choix de la peau à l’assemblage, en passant par la découpe. Toutefois ma phase préférée reste indéniablement le prototypage. Lorsque tu passes d’une simple idée, à la fabrication du premier exemplaire et que cela fonctionne. Le ressenti, qui dépasse la simple satisfaction, est difficile à décrire…

La partie la plus stressante se situe dans la phase de prototypage. Au moment de tailler le cuir sur la base du gabarit de découpe, la lame doit être parfaitement affûtée, le gabarit lesté au maximum et la main assurée pour une découpe franche et nette. Un peu de fatigue, la lame qui ripe, le gabarit qui bouge… et là il faut tout recommencer, sans compter le cuir ruiné ! Bref, sur cette phase de découpe, la concentration est maximale.

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La finition avec le ponçage et le vernis sur le côté est importante. C’est ce qui prend le plus de temps ?

Si la phase finale, qui consiste à réaliser les finitions prend certes un peu de temps, elle fait toute la différence. C’est ce moment magique, ou après le passage du fer chaud puis de la cire d’abeille, la friction du lissoir en buis sur le cuir ciré, fait briller la tranche comme un miroir, rendant invisible la jonction du cuir. Si le ponçage est trop long, c’est que j’ai mal fait mon boulot, soit lors de la découpe, soit au moment de l’assemblage !

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A ce jour, as tu un produit phare? Un produit que tu feras toujours qui est la base de L’Anguille?

Je souhaiterais conserver l’ensemble des pièces développées au catalogue, convaincu de leur intemporalité. Toutefois, il y a une pièce qui rencontre un beau succès, c’est le porte-clefs/gants à double-mousqueton. L’essayer, c’est l’adopter !

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Tu as des marquages sur le cuir avec ton logo ou celui d’une collaboration. Comment les réalises tu?

Après m’être renseigné sur le marquage, j’ai cherché des solutions pour conserver la main sur cette étape. Je me suis donc équipé d’un outil me permettant d’embosser en toute autonomie.

Le marquage est réalisé à chaud, par l’intermédiaire d’un fer à dorer sur lequel est reproduit le logo. C’est une étape délicate, qui nécessite d’avoir un fer à bonne température, une pression égale au moment du marquage tout en adaptant le temps de chauffe, qui varie selon la teinte et la qualité du cuir !l-aguille-paris-cyril-dunn-9

D’ailleurs, avec qui pour le moment as tu collaboré et sur quel type de produits? C’est plutôt eux qui sont venus avec une idée ou c’est toi qui leur a proposé quelque chose? Les collaborations sont des séries limitées?

Les collaborations menées à ce jour se sont toutes mises en place très rapidement.

J’ai commencé avec les Southsiders et Blitz Motorcycles, que je connaissais avant d’avoir lancé L’Anguille. Lorsque je leur ai présenté mon travail, ils m’ont tout de suite fait confiance et je ne saurais trop les en remercier.

Avec les Southsiders www.wheels-and-waves.com, nous avons bossé sur une ceinture pour le Wheels & Waves 2015, éditée à vingt exemplaires. Pour Fred & Hugo – aka Blitz Motrorcycles www.blitz-motorcycles.com , nous avons commencé avec une ceinture, suivi par quelques aménagements (porte-reniflard, habillage de poignées, couverture d’un capot moteur…) pour certaines de leurs préparations. A l’occasion du dernier Wheels & Waves avec pour prétexte la ‘Copita organisée par David Borras – aka El Solitario-, je leur ai proposé le bracelet Spartacus embossé de leur éclair. Vingt pièces ont été réalisées et il n’en reste que très peu, alors avis aux amateurs !

J’ai embrayé avec Olivia Phelip, la fondatrice de Jicqy www.jicqylesmirettes.com, une marque de bijoux parisienne. Nous avons travaillé sur la réalisation d’un collier et d’un bracelet en croûte de cuir, assortis d’une pièce en laiton doré à l’or fin. Dans ce cas de figure, nous sommes partis sur une série limitée.

Et plus récemment, Sébastien Chirpaz – A piece Of Chic www.a-piece-of-chic.com m’a approché pour développer un porte-cartes en cuir. Finalement, nous avons sorti deux modèles – les étuis  « Gousset » et « Holster » -, qui rencontrent un bel accueil et nous ne nous sommes pas fixés de limite en termes de volume. Restez au jus, car ce n’est que le début !

J’aime cette idée de travailler sur de nouveaux sujets, avec des personnes issues d’univers très différents. Toutes ces rencontres inspirantes sont riches d’échanges et d’enseignements.

 

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Tu as beaucoup d’outils, je ne pensais pas qu’il en fallait autant. Ce sont principalement des outils neufs ou utilises tu des outils d’autrefois que tu as chiné?

En démarrant, je n’imaginais pas le nombre d’outils qui me seraient nécessaires ! Comme dans tout métier d’artisanat, ils sont innombrables… Il y a les incontournables, mais le développement de nouvelles pièces justifie souvent l’achat de nouveaux outils. S’agissant de matériel professionnel, le budget monte très vite, alors, j’ai procédé par étapes.

En revanche, hormis quelques emporte-pièces chinés dans des vides greniers, j’utilise essentiellement des outils neufs, même si ils n’ont pas évolué depuis des décennies ! La principale raison de ce choix, est lié au fait que les outils, comme un stylo à plume, se font aux gestes de l’utilisateur. La relation développée devient vite très personnelle.

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J’ai vu chez toi un tablier, des portes boules de pétanque, trousse à outils, pochette de tablette, ce sont des produits que tu réalises sur demande?

Parmi la gamme de produits développés, certaines pièces bien spécifiques sont réalisées à la demande, typiquement le tablier de travail ou encore la trousse à outils. De même, pour les ceintures je peux les réaliser sur mesure, à la taille exacte de mes clients. Pour les accessoires destinés au vélo ou à la moto, je passe au sur mesure !

Mais, je procède également à des rénovations/restaurations d’objets en cuir (sacoches, trousses, sacs, sièges de battue,…).

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l-aguille-paris-cyril-dunn-10Parlons moto, qu’as tu comme moto?

Je suis resté fidèle à la moto que je me suis offerte avec mon premier salaire en 1992, à savoir un XT500 de 1979 et que je n’ai jamais lâché. Maintenu en version stock, il a eu le droit il y a quatre ans à une réfection complète, du cadre au moteur ! Aidé d’un ami, nous nous sommes attaqués au démontage… En trois heures, il était en pièces, mais hormis une grande caisse et quelques sacs plastiques, je n’avais rien prévu d’autre pour le rangement…  Comment t’expliquer… Ensuite, pour le moteur j’ai déniché un atelier dont le taulier était connu pour être un spécialiste du XT, peinture époxy pour le cadre et diverses pièces, plonger dans la revue technique pour faire avancer le puzzle, trouver des pièces, nettoyage ponçage, récupération du fond de selle,… puis le remontage… Avec à la clef un sac de pièces en trop !))) Depuis, il tourne comme une horloge !

Toutefois depuis une dizaine d’années, pour mes déplacements dans Paris, je suis revenu au Vespa, increvable bête de somme, sobre et fidèle, à la loyauté sans défaut.

Tu aimes voyager, y a t-il une aventure qui t’a marqué avec une moto?

En 2004, je suis parti trois semaines en solo avec mon XT rayonner dans le RIF Marocain et cela reste à ce jour mon roadtrip le plus marquant.

Là encore une totale inconscience, un départ en ferry de Sète un 31 décembre. En guise de trousse à outils, une clef à bougies, une bougie de rechange et mon leatherman. Quant à l’équipement un sac à dos allégé, un flight, une paire d’engineer coquée et mon Lomo… Lorsque j’arrive avec mon XT à l’embarquement du ferry, un groupe de motards équipés à la ‘Starship Trooper’ ont stoppé net leur animée discussion et m’ont dévisagé de la tête aux pieds… Il faut dire que le contraste était saisissant. L’un d’eux m’a alors abordé, ils étaient allemands et partaient faire le Paris/Dakar en off !!! Ils sont restés scotchés quand je leur ai déroulé mon programme. Arrivé à Tanger, avec un XT ronronnant, j’ai découvert les joies du voyage en solitaire, le plaisir simple de rouler seul, sans autre préoccupation que de profiter, sans pression, sans heure d’arrivée. Les odeurs des cèdres à l’entrée du RIF, la route qui longe la Méditerranée, les lacets qui mènent aux confins du RIF marocain, l’hospitalité, les goûts, les saveurs et pas un touriste. C’est une période de ma vie où le besoin de faire un point s’imposait. Ce voyage en solitaire m’a aidé à surmonter certaines peurs et c’est sûrement ce qui le rend aussi marquant.

Quelle serait la moto de tes rêves?

A partir du moment où il y a deux roues avec un moteur quelque part, peu m’importe. Toutes les motos anciennes me font rêver et me cantonner à une seule est un véritable dilemne ! En toute simplicité et sans la moindre cohérence : Rickman Métisse, R75 série 2, R90S, Triumph pre-unit, Guzzi 1000SP Le Mans, Vincent HRD Black Shadow…

En fait, j’ai plus de rêves de routes en deux-roues, que de moto. Malheureusement la folie qui s’est emparée des hommes, rend inaccessible une bonne partie du monde. Parmi les routes mythiques qui m’obsèdent, celle qui rejoint l’Inde, en passant par la Turquie, la Syrie, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et enfin le Pakistan… histoire d’éprouver l’usage du monde, comme Nicolas Bouvier en d’autres temps.

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Quelle pièce as tu que tu as développé pour les motards?

Je n’ai pas développé une pièce spécifiquement dédiée aux motards. En revanche, la plupart de ma production répond à nombre de leurs besoins. Ainsi mon porte-clefs/gants a une double fonction, apportant une solution pérenne au transport des gants une fois descendu de sa machine.l-aguille-paris-cyril-dunn-18

Prévois tu de développer un produit pour mettre sur une moto?

A l’occasion du dernier Café Racer Festival à Monthléry, je suis intervenu pour Triumph France. Sur place, j’ai réalisé en live une petite sacoche à sangles, pouvant être fixée au cadre ou au guidon. Ceci dit, nous sommes actuellement dans une telle recherche de personnalisation, que pour la moto je privilégie le « sur-mesure », adapté à la monture et aux besoins de l’utilisateur final. Il suffit de prendre contact ! Toutefois, j’ai un accessoire en tête, qui devrait fonctionner sur toutes les bécanes et qui serait bien utile. A suivre… à l’issue du prototypage et de la phase de tests

Merci Cyril d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

https://languille.paris/fr

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